L'industrie du logiciel libre (ou open source) connaît une forte croissance dans le monde. « Ces logiciels sont omniprésents dans les infrastructures Web et la mobilité, et dans les logiciels embarqués, c'est-à-dire des logiciels présents dans les voitures, avions ou électroménagers », explique Stéphane Couture, chercheur en sociologie et communication numérique à l'Université McGill.

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Selon Daniel Pascot, professeur titulaire associé à l'Université Laval et membre du Centre de recherche et de transfert en architecture d'entreprise (CeRTAE), le modèle du logiciel propriétaire s'essouffle. « Pourquoi les Google, Twitter, Facebook, Mercedes-Benz ou Samsung s'en remettent-ils à l'open source ? Simplement parce que tous les logiciels qu'ils utilisent coûteraient une fortune à être développés à l'interne. Tout le monde veut bénéficier de la principale force du logiciel open source, qui est d'être développé par des milliers de cerveaux, tout à fait gratuitement. »

 

Au Québec, l'élan du logiciel libre se heurte à la tiédeur des gouvernements et au manque d'information à son sujet dans les entreprises privées. Brasser des affaires dans ce secteur n'est donc pas de tout repos, et pour cause. « Toutes les technologies utilisées sont gratuites et accessibles à tous sur Internet, indique Cyrille Béraud, président de Savoir-faire Linux, une entreprise montréalaise spécialisée dans l'intégration de logiciels Linux. L'avantage compétitif ne peut provenir que de la qualité de vos services. »

 

Les contrats obtenus par Savoir-faire Linux au cours des dernières années témoignent pourtant de l'intérêt porté au logiciel libre : l'entreprise a travaillé sur les futures plateformes Web de Desjardins, les systèmes de communication des nouveaux wagons du métro de Montréal, l'unité centrale du système avionique (l'ensemble des composants électroniques) du CSeries de Bombardier et même sur la gestion des poules et des pondaisons pour des éleveurs québécois. Cette forte demande a fait progresser le chiffre d'affaires de l'entreprise de 30 % annuellement, en moyenne, au cours des quatre dernières années, en faisant passer celle-ci de 25 à 115 employés depuis 2010.

 

Si des entreprises comme Savoir-faire Linux, Gestion-Ressources ou inLibro, toutes établies à Montréal, sont bien de chez nous, de gros acteurs internationaux ont aussi fait leur apparition au Québec. C'est le cas de l'américaine Acquia, spécialiste du gestionnaire de contenu Drupal, ou encore de l'éditeur de logiciels libres français Linagora (OBM.org, LinShare.org, etc.).

 

Malgré ce bouillonnement, plusieurs acteurs de l'industrie déplorent le retard québécois dans l'ouverture au logiciel libre par rapport aux États-Unis et à l'Europe. Comment l'expliquer ? Pour Josianne Marsan, professeure agrégée à l'Université Laval et collaboratrice du Groupe de recherche en système d'information (GReSI), ce retard s'explique par le manque d'information.

 

« Les craintes liées à la sécurité ne sont pas très répandues, dit-elle. Ce qui freine l'adoption du logiciel libre, c'est plutôt la peur de se retrouver sans support après avoir troqué un logiciel propriétaire pour un logiciel libre, ou encore de voir ce dernier disparaître ou cesser d'évoluer. Pourtant, l'industrie du service de logiciels libres est en explosion au Québec. Il y a beaucoup de ressources pour appuyer l'utilisation des différents logiciels libres tels que Drupal ou Zimbra, les gestionnaires de relation client, les planificateurs de ressources, etc. Et les communautés de développeurs sont très dynamiques. »

 

Ouvrir les marchés publics

 

Aux États-Unis, le site de la Maison-Blanche repose sur Drupal. Difficile d'avoir un signal plus fort. En France, le ministère de l'Économie et des Finances a intégré l'open source en 2013. Les 116 000 employés du ministère ont accès à 260 logiciels, dont Drupal, Debian, Apache et LibreOffice. Le service est assuré par un consortium de 25 entreprises, sous la direction de Linagora, pour un contrat d'une valeur de 15 à 20 millions d'euros.

 

De quoi faire saliver les entreprises d'ici. « Il n'y a pas encore de réelle volonté politique de confier d'importants contrats publics aux entreprises de logiciels libres au Québec », déplore Éric Bégin, président d'inLibro.

 

Selon lui, les réserves du gouvernement ne portent pas tant sur le logiciel libre que sur la petite taille ou la relative nouveauté des entreprises qui le développent et en font la promotion. « Le gouvernement se sent plus en sécurité avec de grandes firmes expérimentées », dit-il.

 

Face à cela, une quinzaine d'entreprises se sont réunies au sein de l'Association professionnelle des entreprises en logiciels libres (APELL). Leur objectif est clair : convaincre le gouvernement d'ouvrir les marchés publics au logiciel libre. Quitte à faire preuve d'imagination dans l'élaboration des appels d'offres. « En répartissant un contrat entre plusieurs entreprises, sous l'égide d'une plus grosse, on pourrait à la fois miser sur la pérennité et l'expérience d'un CGI ou d'un Microsoft et sur le dynamisme et l'agilité des petites firmes de logiciels libres. Tout le monde en bénéficierait. » Et cela créerait des emplois au Québec, plutôt qu'à Seattle ou en Inde.

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